Bref... du coup... je travaille en open space...


Un matin, un mec s'est levé, et s'est dit: "Venez les gars, on va faire une expérience sociologique géante sur des dizaines d'années, au niveau mondial, un truc de malade, ça restera gravé dans les annales: on va faire travailler les gens dans un même espace, sans séparations, côte à côte, si possible le plus serrés possibles, et on va vendre ça comme la panacée pour le bien-être du salarié du secteur tertiaire. Et on va les endormir avec des mots comme flexibilité, ouverture des espaces, facilitation de la communication, libération de l'être humain. On appellera ça "l'open space". Et on verra combien de temps ça prend avant qu'ils ne s'entretuent tous. Qu'est-ce qu'on va se marrer les gars".

Et bim, l'open space était né. Ainsi que la galère de millions et de millions de pauvres gens comme moi.

L'histoire dit que les premiers bureaux de ce type ont vu le jour au début du 20ème siècle aux Etats-Unis pour les administrations. Et puis ensuite, deux allemands, après la seconde guerre mondiale, développent cet espace ouvert, pour la liberté de mouvement, pour la fluidité de la communication, pour la transparence, bla-bla-bla. Les américains auraient ensuite surfé la vague en commercialisant du mobilier adapté jusqu'à arriver au fameux "cubicle" qu'on voit dans tant de films. Bravo. Clap of hands. Pouce en l'air. Vraiment les gars. (Il parait aussi que le mec qui a inventé la première version de ce mobilier aurait renié avoir fait ça sur son lit de mort et maudit les industriels d'avoir transformé son idée en boite à sardines). Bref, peu importe qui l'a inventé, on est maintenant coincés.

Alors oui, l'idée aurait pu être bonne, et elle l'a probablement été un temps. Juste le temps qu'on se rende compte qu'en fait non, c'était pas une si bonne idée que ça.

Mais alors qu'est-ce qui ne va pas dans l'open space ma p'tite dame hein? Dites-moi tout.

* L'intimité (ou plutôt son absence totale) *

Je ne parle pas de pouvoir se mettre les doigts dans le nez quand ça gratouille ni de pouvoir piquer un petit somme en cas de petite baisse de régime. Non. Juste des trucs quotidiens que tout le monde a besoin de faire.

Quand tu as besoin de prendre ton rendez-vous pour ton frottis annuel chez le gynéco par exemple, qui forcément fait les mêmes horaires que tes horaires de bureau, ben c'est compliqué. Du coup soit tu sors faire ta petite affaire dans les couloirs, soit tu assumes et tu appelles avec tous tes collègues autour (si possible des mecs): "Ouiiii, bonjour, c'est madame Z à l'appareil. J'aimerais prendre un rendez-vous s'il vous plait. Oui, c'est pour un frottis vaginal. Tout à fait. Date de mes dernières règles? Ben écoutez, elles ont demarré hier. Oui, c'est pour ça que je suis d'une humeur de chiottes depuis quelques jours. Le 25 à 15h? Parfait. Je vous remercie.". Trop classe hein? Ca pourrait fonctionner avec la prise de rendez-vous pour un contrôle de la prostate pour un homme.

* La circulation de l'information qui devrait profiter à tous (mais qui reste quand même bloquée par des murs imaginaires) *

Au lieu que l'information circule et que tout le monde en profite dans la joie et la bonne humeur (c'était le but il parait), tout ce que tu gagnes c'est d'entendre les chuchotements des gens qui se circulent l'information entre eux. 

Du coup, tu sais qu'il y a un truc, mais tu sais pas c'est quoi. Avant, tu savais pas, tu savais pas. Et tu t'en portais très bien. Les gens parlaient dans leurs bureaux, porte fermée. Point. Personne ne savait qui parlait à qui. Maintenant, tout le monde sait qui parle avec qui, mais pas de quoi. Ou pas vraiment. Par morceaux de phrases, par syllabes, que tu recomposes tant bien que mal, plutôt mal que bien. Tu finis par mettre tes airpods qui te bloquent les sons extérieurs parce que toute cette négativité te sappe le moral. On repassera pour la facilitation des échanges.

* Les difficultés de concentration 8 heures par jour *

Le bruit et les interruptions. Voilà le résumé. Constant le bruit, et constantes les interruptions. 

Le collègue qui parle trop fort au téléphone, celui qui parle à voix basse au téléphone mais de manière continue, celle qui est tout le temps en réunion sur Teams, le bruit de l'imprimante juste derrière toi qui se déclenche régulièrement, le bruit des 67 téléphones autour de toi, entre les téléphones boulot et les téléphones portables, le collègue qui écoute de la musique trop fort, celui qui se coupe les ongles, la collègue qui t'interrompt 12 fois la minute pour te demander un truc, les collègues d'un autre open space qui débarquent dans TON espace sans prévenir, parce qu'après tout, "ta porte est ouverte", les réunions informelles qui s'organisent autour de ton voisin, et j'en passe. Surtout ne pas oublier de ramener ses bouchons d'oreilles pour attaquer sa journée de taf. Je m'en fous si j'entends plus le téléphone sonner.

* La régulation des températures de l'espace *

Dans cette histoire, y'a deux clans: le clan pro-clim et le clan anti-clim. Je peux dire: ça va chauffer ou ça a jeté un froid?

Dans l'open space, il faut faire cohabiter ceux qui ont toujours froid, ceux qui ont toujours chaud, ceux qui ont de l'allergie, ceux qui sont dans le courant d'air de la porte, ceux qui sont à côté de la fenêtre exposée sud, ceux qui sont sous la clim, ceux qui sont contre le mur froid, ceux qui ont mal au cou, ceux qui ont pris froid, ceux qui ont mal à la gorge, ceux qui ont besoin de voir la lumière, et tous les autres, dans un même espace. C'est un peu les Hunger Games du bouton de la clim et de l'ouverture des portes et fenêtres. Fin de journée pourrie assurée parce que tu as passé la journée à crever de chaud ou mourir de froid.

* La délicate question des parfums, d'ambiance ou autres *

Un parfum, qu'il soit d'ambiance ou pour sentir bon soi-même, c'est quand même très personnel vous en conviendrez. Et bien un peu comme la question des températures, il faut ici faire cohabiter plusieurs profils. 

Ceux qui aiment les parfums capiteux et qui aiment en mettre beaucoup, ceux qui portent des parfums qui pénètrent jusque dans la racine de tes cils olfactifs et s'y logent toute la journée, ceux qui mettent des parfums que tu n'aimes tout simplement pas, ceux qui jouent de leurs remèdes alternatifs type roll-on et diffusions d'huiles essentielles au moindre bobo ou contrariété, ceux qui pshittent des sprays antibactériens purificateurs d'âme ou autres parfums d'ambiance fraise tagada exotique ou fleur de lys des montagnes de l'Himalaya à la moindre contrariété, ceux qui auraient oublié de passer par la case douche après la séance sport et j'en passe. Je ne vous dis pas la galère pour les gens migraineux comme moi chez qui les odeurs sont un déclencheur. C'est bon, j'avais déjà pris un anti-douleur à cause de la température. A en espérer s'enrhumer et perdre l'odorat.

* La pause déjeuner *

Aaaah, la pause déjeuner. C'est à la fois un moment béni puisque les espaces se vident un peu. Moins de bruit, moins de gens. Un moment de détente quoi. Mais c'est sans compter le défilé d'odeurs alimentaires cette fois. Le collègue qui sort son tup' de ragoût de crevettes à 11h parce qu'il n'a pas pris son petit déj et qu'il a déjà faim, celle qui sort de tup' de spaghetti sauce à l'ail à l'heure du goûter parce qu'elle avait pas faim à midi, celui qui commande un burger viande avec des frites à 13h alors que toi t'as mangé à 11h, sauf que maintenant tu as encore faim parce que ça sent trop bon les frites. Le mieux serait de sortir à la pause déj. Et ne pas revenir.


Je me plains, mais peut-être que toute seule dans un bureau, je me ferais chier comme un rat mort. Et puis, au fond, j'aime bien rigoler avec les collègues. Ca détend l'atmosphère, ça créé des liens, ça fait passer le temps dans ces moments où tu aimerais être ailleurs qu'au boulot… tout le temps quoi. Bref, ça fait passer le temps et penser à autre chose ces fois où tu as envie de te pendre...

De temps en temps hein, le reste du temps j'aime qu'on me foute la paix. C'est mon petit côté asocial. J'assume pleinement.

Bon, dans le futur du monde du travail, il parait qu'on va nous manger à la sauce hybrid, multi-space, co-working, desk-sharing. J'ai trop hâte.

 

Photo: Larkin Administration Building

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